Anne delegue, médecin pédo-psychiatre, dresse un tableau alarmant de la psychiatrie à l’hôpital d’Annecy

lundi 19 juin 2017
Par gfumex

Le mouvement de grève touchant le Pôle de Santé Mentale du CHANGE (Centre Hospitalier Annecy-Genevois) est parti de la psychiatrie adulte, notamment des services d’hospitalisation.

 

 Pour une pédopsychiatrie humaniste et de qualité

La pédopsychiatrie est une discipline complexe, traitant d’un spectre très large de problématiques, allant de troubles réactionnels et « variations de la normale » aux pathologies les plus graves de l’enfance et de l’adolescence en passant par différents troubles instrumentaux et développementaux, assurant des soins comme réalisant un énorme travail de guidance éducative et de prévention.

Cette discipline demande l’effort conjugué de personnels aux compétences variées, formant équipes pluridisciplinaires, dont les membres œuvrent ensemble pour les patients et leurs familles, au moyen de méthodes/outils ou processus thérapeutiques très diversifiés. Il est nécessaire pour une pédopsychiatrie humaniste et de qualité de reconnaître, identifier, comprendre d’abord précisément les problématiques en jeu pour chaque situation, avant d’élaborer et conduire les soins, apporter les aides et les soutiens adaptés.

Cet ensemble de soins psychologiques, médicaux, infirmiers, éducatifs, ré-éducatifs, socio-éducatifs demande du temps, de même que les liaisons indispensables et constantes avec les nombreux autres services dédiés à l’enfance, dont l’éducation nationale, les écoles. Nous cherchons toujours le plus d’efficacité possible dans nos actions, en tenant compte des temps soignants impartis, mais nous devons nous garder pour autant de tomber dans une psychiatrie dégradée qui prétendrait soigner alors qu’elle ne ferait plus que colmater, voire faire taire, parce que les moyens humains nécessaires n’auraient pas été suffisamment mis en œuvre.

 

Organisation du pôle de Santé Mentale

La pédopsychiatrie au CHANGE compte huit « unités fonctionnelles » : 3 CMPI (Centres médico-psychologique infantiles), un HDJ (Hôpital de jour), un Jardin d’enfants thérapeutique (HDJ pour les plus petits), un CATTP (Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel), une « unité de liaison » en pédiatrie à l’hôpital ; le « point écoute jeune » recevant également des jeunes en consultation est aussi rattaché au service.

Nous travaillons actuellement en pédopsychiatrie avec environ 3 ETP (équivalent temps-plein) médicaux, alors qu'il en faudrait 7 (ETP) pour l'ensemble du service, ceci sans compter le service d'hospitalisation (qui a dû fermer en octobre 2016 faute de pédopsychiatres).

 

Un service de pédopsychiatrie désorganisé

La désorganisation du « service de pédopsychiatrie » a débuté avec l’application de la loi HPST (hôpital/patient/santé/territoire) instaurant des pôles au sein de l’hôpital : la pédopsychiatrie a alors été fondue avec les trois services de psychiatrie adultes dans le pôle de Santé Mentale. On peut noter que les départs de médecins pédopsychiatres, pour diverses raisons ou dans différentes circonstances, ont démarré à partir de ce moment (congés longue durée, ou départs spontanés).

Lorsqu’un poste de praticien hospitalier est à pourvoir, le poste est normalement « publié » au niveau national. Actuellement, l’hôpital se refuse à publier tous les postes à pourvoir, préférant gérer localement les recrutements. L’administration nous affirme que cela ne pose aucun problème ; en effet tout psychiatre pourra être recruté si il s’agit de « candidature sérieuse et certaine ». Mais les médecins recrutés doivent alors avoir un projet en cohérence avec les orientations du pôle. L’administration peut aussi retarder la titularisation d’un psychiatre en tant que PH (Praticien Hospitalier), cette titularisation ne pouvant advenir qu'après que le poste a été publié. Les conséquences peuvent être de décourager les psychiatres jusqu’à motiver leur départ, ou encore de les dissuader de maintenir leur candidature.

 

Publier les vacances de poste

Pour le SPH (Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux), cette politique remet en cause le recrutement national au profit d’un recrutement local. Publier veut dire rendre public des vacances de poste et permettre à des candidats de s’intéresser et postuler pour ces postes. Parfois les non publications se font en accord avec les chefs de pôles qui attendent un candidat ou veulent en éviter un autre. Dans le cas contraire si le chef de pôle le demande, rien ne peut s’opposer à la publication d’un poste budgété en dehors d’une réduction des effectifs médicaux du pôle, mais alors les instances sont informées (et les médecins également).

 

Les difficultés sont d’autant plus grandes qu’il existe parallèlement un réel problème de recrutement de psychiatres, et surtout de pédopsychiatres, dont le nombre total diminue. Selon l'atlas de la démographie médicale publié par l'Ordre des médecins, le taux de praticiens en pédopsychiatrie a chuté de 42,8 % depuis 2007 (chiffres repris dans le numéro de l’« Information psychiatrique » d’août-sept 2016).

 

Un manque de personnel chronique

En ce qui concerne les autres postes soignants il paraît que leur nombre n'a pas été modifié.

Mais par exemple au CMPI du Sextant nous avions 1,5 postes d'orthophoniste, et à la faveur de leur non-recrutement (problématique nationale, les orthophonistes préfèrent exercer en libéral où elles bénéficient d’un meilleur revenu), il n'en reste plus qu'un à pourvoir. Un demi poste a donc « disparu » pour la pédopsychiatrie.

Dans le même temps, il est impossible d'obtenir par exemple un temps soignant supplémentaire au JET (Jardin d’Enfants Thérapeutique), demande faite de longue date. Tout se fait seulement par glissements, équivalences en nombre d’ETP etc.

 

Des questions qui demandent des réponses urgentes

Pour les postes de psychologues, on peut donner l’exemple d’une psychologue de psychiatrie adulte, travaillant à 0,8 ETP et partant en retraite, qui ne sera pas remplacée. Elle travaillait au CMPA d'Annecy-le-Vieux, ainsi l'attente pour un rendez-vous va augmenter. Mais il paraît que nous avions dans le pôle davantage de temps de psychologues que ne le voudraient les chiffres de la dotation en psychologues. Comment vérifier ces informations ?

Et qu'est-il fait de l'augmentation incessante de la population en Haute-Savoie, et particulièrement dans le bassin annécien ?

 

Les freins de l'administration et des restrictions budgétaires.

Bref, tout est ainsi à l'avenant. Et n’est pas fait mention de tout, notamment les freins et obstacles mis par l’administration lorsqu’il s’agit de recruter des soignants.

Il existe bien évidemment des restrictions budgétaires liées à la politique publique de santé au niveau national, via l'ARS (Agence Régionale de Santé), d'où la mobilisation récente du SPH (Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux) auprès de cette dernière, qui relayait la parole de nombreux soignants et psychiatres des CHS (hôpitaux psychiatriques) de la région.

 

Dr Anne Delègue, pédopsychiatre au CHANGE,

18/6/2017

 

 

 

 

 

 

 

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