Librinfo74 à TUNIS : Une société toujours verrouillée par les tentacules du système Ben Ali. Des journalistes frileux et des islamistes beaucoup plus puissants qu’on veut bien le dire.

Lundi 31 janvier 2011
Par gfumex

Ce sont les premiers éléments recueillis à mon arrivée ce soir à Tunis, auprès d’une journaliste tunisienne, « militante journaliste », comme elle aime à se définir.

Amel Bejaoui, une consœur tunisienne, est bien au rendez-vous dans le hall de l’aéroport de Tunis. C’est un véritable soulagement d’avoir un tel accueil quand on arrive à 20H00 dans la capitale tunisienne, sans point de chute, où l’on découvre que le couvre feu est à 22H00.
À ma question candide « Que se passe-t-il si on s’aventure dans les rues au delà de cette heure fatidique ?« , Amel me répond « que l’on risque sa peau ! ».
Une réponse qui semble contredire les informations répandues en France où l’on explique que la situation serait maîtrisée grâce à un processus démocratique irréversible : « Il faut comprendre que le système Ben Ali imprègne l’ensemble des rouages de notre société, et ses tentacules sont toujours présentes jusque dans la plus petite association. »
Il est de même pour les médias.

Une presse figée.
Des journalistes avec toujours la peur au ventre
On aurait pu s’imaginer que les journalistes, dans les rédactions, aient suivi l’exemple du peuple tunisien en prenant le pouvoir rédactionnel pour accompagner le mouvement de démocratisation. Ce n’est malheureusement pas le cas. Amel relate une anecdote significative. Alertée qu’un mouvement social prenait forme près de son lieu de travail, elle se précipite, carnet et stylo à la main. Des confrères présents à proximité lui demandent ce qu’elle fait là, ne comprenant pas que l’expression de citoyens puisse justifier un article : « Ils ont été tellement formatés, qu’ils ne connaissent plus la base de métier de journalistes, qui est d’aller chercher l’information là où les gens vivent », se désespère Amel.
Ainsi, rien semble-t-il n’a vraiment bougé, sauf une réaction courageuse de journalistes de la Télé 7, la télévision publique au service de la communication de la dictature, qui ont annoncé qu’ils allaient s’affranchir de la ligne éditoriale imposée par le pouvoir d’État. Faut-il encore que le peuple tunisien s’intéresse à cette télévision dont personne ne regardait les informations gouvernementales.
« Tous les Tunisiens s’informent via internet, explique Amel. C’est la seule et véritable source d’information qui est plébiscitée ».
Pourtant, des médias et des journalistes indépendants sortent de l’ombre, mais selon Amel : « ils sont trop peu visibles ».

Demain je rencontre le syndicat des journalistes à Tunis, et les représentantes du mouvement des femmes tunisiennes qui ont organisé la manifestation de samedi.
Amel était dans la rue :
« Ce qui m’a le plus choqué, c’est l’arrogance de groupes islamistes qui nous ont insulté en nous sommant de retourner dans nos cuisines ».

Un mouvement islamiste plus dangereux qu’annoncé !
À entendre les témoignages diffusés sur les ondes françaises, le mouvement islamiste ne ferait pas peur, qu’il est minoritaire et que son leader, Rached Ghannouchi, récemment rentré en Tunisie après 20 ans d’exil à Londres, est considéré comme un modéré, respectueux des règles d’une Démocratie laïque.
Amel est plus circonspecte, après avoir subi les invectives des groupes islamistes :

« Depuis ces dernières semaines, nous n’auront jamais autant vu de militants islamistes. Il en sort de toute part. On aurait jamais imaginé qu’il y en avait autant ! »

Tags:

Petit rappel: Librinfo74 à besoin de votre soutien pour exister.
Rdv sur la page abonnements pour vous inscrire ou faire une donation. Merci.

8 commentaires sur “Librinfo74 à TUNIS : Une société toujours verrouillée par les tentacules du système Ben Ali. Des journalistes frileux et des islamistes beaucoup plus puissants qu’on veut bien le dire.”

  1. hervé

    Bonjour,

    affirmer des faits comme vous le faites (dans le titre de cet article, vous utilisez le présent de l’indicatif et non le conditionnel) après seulement un jour de présence en Tunisie et avoir rencontré une journaliste me semble critiquable du point de vue de la méthode journalistique. Je pense qu’il est nécessaire de recouper les témoignages et les sources afin d’essayer de tendre vers quelque chose qui soit plus proche de ce qui se passe réellement en Tunisie.

    Cordialement

    #595
    • gfumex

      Je vous remercie pour votre leçon de journalisme.
      Vous avez raison, en tant que lecteur, de revendiquer le droit à une information de qualité.
      Je tiens à vous rassurer car je partage ce même souci.

      Avant de partir, j’avais recueilli un certain nombre d’informations et d’hypothèses.
      Quand j’ai rencontré cette journaliste, j’ai pu les vérifier.

      Amel Bejaoui n’est pas n’importe qui.

      Elle est à l’origine de la création du premier syndicat de journalistes en Tunisie en 2000 sous le règne ce Ben Ali, qui est devenu le SNJT.
      Elle a participé à la création du mouvement des femmes démocrates tunisiennes.
      Sa qualité de journaliste, et son souci d’exercer son métier dans les règles de déontologie qui sont les nôtres, sont des éléments qui me permettent de recouper des informations.
      Et oui, il y a encore des journalistes honnêtes !

      Comme je vous l’annonçais, j’ai poursuivi mes investigations qui m’ont permis de corroborer ce que j’affirme. Vous aurez la possibilité de découvrir mes interviews dès que j’aurai le temps de les mettre en ligne.

      Je vous remercie pour votre lecture attentive et votre sens critique.

      Gérard Fumex

      #596
  2. ben hassine chokri

    bonjour mr Gerard
    la tunisie est dans la bonne voix

    #597
  3. hervé

    Je suis d’accord avec ben hassine chokri et je reste dubitatif par rapport à vos affirmations sur le rôle des islamistes. Dans l’éditorial du monde diplomatique du mois de février, Serge Halimi parle du « rôle négligeable des islamistes dans la révolution tunisienne » (ce qui aurait tranquilisé les Etats-Unis). De même Alain Gresh dans son article disponible sur le site du diplo, « De la Tunisie à l’Egypte, un air de liberté » (http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2011-01-28-Egypte) et Ignacio Ramonet dans son article « Le peuple tunisien offre une très grande leçon aux citoyens d’Europe » sur le site Mémoires des luttes (http://www.medelu.org/spip.php?article711) ne parlent pas des islamistes, qui seraient « plus puissants qu’on veut bien le dire » selon le titre de votre article (d’ailleurs qui est ce « on » ?). Or on peut difficilement les accuser de nous cacher des choses puisque le diplo a toujours été très critique envers le régime de Ben Ali et fut l’un des seuls journal à parler de la révolte du « peuple des mines » dans le bassin minier de Gafsa en janvier 2008 (http://www.monde-diplomatique.fr/2008/07/GANTIN/16061).
    C’est pourquoi, je vous serais reconnaissant de bien vouloir nous présenter les faits qui vous permettent de tirer cette conclusion afin que nous puissions nous faire une idée plus juste de ce qui se passe en Tunisie.

    Cordialement

    #600
    • gfumex

      J’ai obtenu des témoignages de responsables du mouvement des femmes démocrates et de journalistes tunisiens qui apportent des éléments factuels sur le risque toujours présent d’une montée de l’islamiste radical, mouvement d’extrême droite, qui utilise le populisme comme vecteur politique.
      Je suis très attentif aux articles du Monde Diplomatique, mais sachez que ce média, même s’il développe un sens critique et une analyse pertinente, n’est pas pour autant la « bible ».
      Soyons aussi critique envers des intellectuels qui peuvent se considérer souvent comme l’avant-garde politique du peuple. Tout révolution « marxiste » s’est fondée sur des idéologies qui souvent ont été le creuset de dictatures populaires.

      #611
  4. cherif kamel

    Bonjour Monsieur Gerard,
    J’ai eu avec vous une interview hier aprés midi à l’aéroport, et sur votre site je ne trouve rien de notre entretien. Pourriez vous, si ça ne vous dérange pas de m’informer sur une éventuelle publication. Cordialement.

    #607
    • gfumex

      Je suis en train de mettre les reportages en ligne.
      J’ai commencé par le reportage de la manifestation devant le Ministère de l’Éducation.

      Je vous donnerai les liens au fur et à mesure. N’hésitez pas à communiquer ces liens à vos listes de diffusion et sur votre page Facebook si vous en avez une.

      À bientôt.

      #610
  5. Bejaoui Amel

    Bonjour Mr Gérard,
    Je me demandais si vous n’aviez pas l’intention de revenir en Tunisie en ce moment précisément.
    Je salue au passage, tous ceux qui ont pris la peine de commenter mes propos. Il semble que le temps a fait son travail et les faits sont là!

    Cordialement
    Amel

    #1995

Laisser un commentaire

highslide for wordpress